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Site de ArcenBarrois

Nous n’avions qu’à le laisser parler, lui, le drenier survivant de ce temps où les voyageurs et les dépêches se rendaient au chef-lieu, au trot des chevaux tirant l’omnibus. Il était l’un des derniers conducteurs de ces diligences que la motorisation et le progrès ont relégué au fond des musées. A six heures du matin, « Fautif », le demi-sang breton(on l’appelait ainsi parce qu’il mordait), et « Joyeux » venaient d’être attelés à l’omnibus. Les voyageurs s’étaient entassés à l’interieur avec leurs cabas et avaient payé leur course : 3,50 A F. Aller et retour Arc-en-Barrois, Chaumont. Ceux qui montaient à Semoutiers payaient 10 sous. Un coup de fouet claqua dans le silence du matin, et les chevaux partirent au trot. Un autre omnibus avait démarré à quatre heures trente conduit par le frère d’Émile Taisne, Achille.

On allait porter les dépêches au train de Latrecey, et partout des quatre coins du canton. Les omnibus s’ébranlaient, un nuage de poussière l’annonçait au loin. Parti d’Arc-en-Barrois à six heures, l’omnibus d’Émile Taisne allait arriver à neuf heures à Chaumont, y déposait les voyageurs. Émile Taisne descendait avec ses chevaux à l’hôtel de l’Écu, dans la cour de l’actuel cinéma, derrière la Caisse d’Épargne, caressait ses bêtes, toutes fumantes et leur donnait leur ration d’avoine et de foin. On ne repartait que le soir. Et cela dura vingt années. Émile Taisne avait commencé à conduire les omnibus familiaux, à l’âge de quatorze ans, succédant à son frère. Vingt années le même trajet, par tous les temps, sous la grêle, la pluie et la neige. Parfois l’omnibus dérapait sur la route verglacée, mais l’accotement le retenait au bord du fossé et l’empêchait de verser, omnibus, voyageurs et chevaux. « Jamais je n’ai eu d’accident, je n’ai écrasé personne et je n’étais même pas assuré. » De cela Émile Taisne n’est pas peu fièr.

Sa renommée le pousuivit longtemps car son gendre lui avait envoyé une lettre : « Émile Taisne, La Métairie », oubliant de mentionner le nom d’Arc-en-Barrois et la lettre arriva à destination. L’armée bien sûr devait interrompre, les allées et venues entre Arc-enBarrois et Chaumont. Mais son amour des chevaux allait tout naturellement le conduire au 8ème dragons de Lunéville, puis dans l’artillerie à Dole. Il dut laisser les guides de l’omnibus à sa sœur, et à la mère de Mme Lecomte, épouse du secrétaire de mairie. Avec sa classe, il devait partir pour Salonique, mais son commandant préféra que l’adjudant Taisne instruise les brigadiers. Il avait la charge d’une trentaine de chevaux des généraux et souvent il aimait galoper avec eux dans les allées du bois de Boulogne. Quand il y avait un cheval dangereux, c’est à Émile Taisne qu’on le confiait. Il les domptait avec douceur en leur donnant du foin à la poignée et en leur causant à l’oreille.

« Je les avais par la gueule » nous disait-il. Il se trouva ainsi à Paris à la tête de 1200 chevaux de l’armée. L’équitation n’avait plus de secret pour lui. Sa réputation était telle qu’on l’avait surnommé «  la meilleure main de Paris etc..... »

Émile Taisne :


Le visage mangé par la barbe, des cheveux poivre et sel sous une casquette, les mains nouées sur un bâton, M. Émile Taisne venait tout d’un coup, devant son feu de bois d’oublier ses 86 ans.